Notes de lecture

 

L'animal est-il une personne ? Par Yves CHRISTEN, Flammarion, 2009 :

Que dire du poisson archer qui envoie sur sa cible aérienne (un insecte) des gouttes d'eau... qui la font chuter afin qu'il puisse la gober !

Que dire de la capacité des geais à se souvenir, lorsqu'ils cachent de la nourriture, de l'instant et du témoin présent, et à se conduire en conséquence, ne la déménageant que lorsque l'observateur en question risque de la lui voler, signant ainsi sa compréhension implicite de l'état d'esprit d'autrui ? 

Que dire des chimpanzés qui sont capables de reconnaître les liens de parenté entre des représentants de leur espèce (essentiellement entre mère et fils) qu'ils n'ont jamais vus ?

Que dire du chat Oscar, au centre gériatrique dans l'état de Rhode Island qui signale au personnel les patients qui vont mourir dans les deux heures ?

Que dire des casse-noix d'Amérique qui dissimulent jusqu'à 33000 graines dans des cachettes dispersées sur des kilomètres carrés et les retrouvent presque toutes plusieurs mois plus tard ? Comment ne pas être impressionné par ces volatiles dont le cerveau n'est pas plus gros qu'une cacahuète ? 

Que dire de la femelle chimpanzé Lana à qui l'on enseigna l'art d'uriner dans une bassine ? Les théories habituelles en matière de conditionnement auraient voulu qu'avec le temps la situation ne cesse de s'améliorer. Il n'en fut pas exactement ainsi : Lana apprit à fractionner ses actions, urinant quelques gouttes seulement mais plus fréquemment afin d'obtenir plus souvent la récompense. Et quand elle n'avait manifestement plus d'urine dans sa vessie, elle se contentait de cracher dans la bassine... Elle avait répondu par un comportement intelligent, créatif et rationnel - en définitive, plus intéressant à étudier qu'un banal apprentissage ! 

         Que dire enfin de ces plantes qui réagissent à la présence d'un herbivore en produisant des molécules qui, transmises par voie aérienne, apportent l'information  à leurs voisines, ce qui leur permet de produire à leur tour les tanins répulsifs ?

Penser comme un rat.  Par  Vinciane DESPRET, Édition Quae. 2009

Pour un examen clinique des boiteries, on fait tourner des chevaux dans un manège. Une chienne, en parfait état de santé, assiste à toute la séance. Elle reste là, car son maître participe à l'exercice de diagnostic. Toute la matinée, elle voit des chevaux avec des boiteries tourner en rond sur le sable. A la fin de la matinée, la chienne repart en boitant. Les participants examinent la chienne, pour comprendre ce phénomène. Après un examen approprié, il apparait que rien ne justifie cette boiterie. La chienne repart alors sans boiter...

 

30 Mars 2020 : à lire avec attention : https://www.aimsib.org/2020/03/15/pandemie-covid-19-les-recommandations-essentielles-de-laimsib/

 

Thermodynamique de l’évolution – un essai de thermo-bio-sociologie –

                       Par François RODDIER, édition Parole, 2019.

         Thermodynamique, entropie, mécanique statistique, dynamique non linéaire, théorie du chaos, structure dissipative, etc… Autant de concepts à partir desquels l’auteur nous propose au fur et à mesure une série de propositions fondamentales :

  • L’entropie d’un système est une mesure de notre méconnaissance de ce système
  • Un écosystème s’organise de façon à constamment maximiser son taux de dissipation d’énergie
  • De génétique, l’évolution est devenue progressivement culturelle
  • L’évolution de l’homme est essentiellement culturelle. Thermodynamiquement, l’esprit humain réduit son entropie (s’auto-organise) afin que le corps puisse dissiper plus d’énergie
  • Etc, etc…

         Mais François RODDIER devient passionnant lorsqu’il aborde l’auto-organisation du vivant. Prenons l’exemple de l’amibe du terreau. Elle possède 3 mécanismes différents de reproduction : 

  • Quand la nourriture est abondante, elle se reproduit, comme les bactéries,  par division cellulaire. 
  • Lorsqu’elle est moins abondante, les amibes se reproduisent par accouplement (reproduction sexuée)
  •  Quand la nourriture devient rare, elles émettent un signal de détresse (chimique). Imité par les amibes voisines, cet appel s’étend rapidement à toute la colonie. A ce signal, les amibes se rassemblent toutes pour former un organisme multi cellulaire qui prend l’aspect d’un …limace ! Solidaires les unes des autres, les dix à cent mille cellules qui forment cette limace coordonnent alors leurs efforts. La limace rampe vers la lumière. A la limite de l’épuisement, elle s’arrête et se redresse. Ses cellules se différencient, formant une longue tige  appelée pédicelle, au bout de laquelle se gonfle une capsule de spores.  Alors que la limace meurt, la capsule éclate et les spores se dispersent, donnant naissance à de nouvelles amibes dans un environnement que la limace « espère » meilleur…  Dans ce cas, toutes les ressources génétiques sont mises en commun, maximisant la coopération entre les descendants. 

         Au fil des pages, l’auteur nous montre comment les principes de la thermodynamique peuvent nous permettre de mieux comprendre l’évolution du vivant et finalement des sociétés humaines depuis le néolithique jusqu'aux multiples crises (écologiques, économiques, financières, culturelles, etc) de l’époque contemporaine. L'équilibre de la vie se situe, comme pour les amibes,  à mi chemin entre la compétition et la coopération. Nous ne pouvons pas faire autrement : pas de vie sans compétition, mais pas de (sur)vie sans coopération... Les risques d'«effondrements» auxquels nous devrons faire face ne l’empêche pas de rester plutôt optimiste sur les moyens des hommes à se dégager  des impasses actuelles. C’est plutôt réconfortant !

 

Les limites de la croissance- dans un monde fini-(2004) de Dennis MEADOWS, Donella MEADOWS & Jorgen RANDERS, Lécopoche.

Requiem pour l’espèce humaine  (2013) de Clive HAMILTON, SciencesPo. Les Presses.

Comment tout peut s’effondrer (2015) de Pablo SERVIGNE et Raphaël STEVENS, Éditions du Seuil.

 

         En 1972 est publiée la première étude sérieuse envisageant les conséquences planétaires d’un croissance économique mondiale sans limite…

         Elle prévoyait que les effets de cette croissance exponentielle conduiraient à une crise majeure aux environs de 2020-2030…

         Nous y sommes ! (Presque, mais de nombreux signes climatiques, économiques, écologiques et sociaux nous l’indiquent chaque jour un peu plus…)

         Voilà trois livres qui décrivent en détail les différentes étapes de cette évolution dont on ne voit pas bien comment nos sociétés vont pouvoir la contrer pour éviter le pire, car il ne reste que très peu de temps pour y parvenir… 

         Nombreux sont ceux qui militent et s’organisent chaque jour dans le monde entier depuis 15 ou 20 ans pour alerter les politiques, mais rien ne semble suffire à modifier la perception du danger par nos décideurs. La crise sociale et la décomposition de notre vie démocratique en sont bien évidemment une conséquence directe.  

         Même si :

1/ Les hypothèses (éco)systémiques sont omniprésentes et indispensables pour une meilleure compréhension de la complexité du problème

2/ Des solutions existent déjà localement et fonctionnent sans problème

         La question de savoir comment changer rapidement reste très incertaine…car il existe de nombreux freins politiques, économiques, financiers, cognitifs…

Car, comme le dit Clive HAMILTON :

         « La plupart des discussions sur la façon de réagir au changement climatique reposent sur une représentation du risque par ses conséquences : nous prenons connaissance des avertissements des scientifiques, nous nous faisons une idée des effets probables sur notre bien-être, et nous adaptons notre comportement en conséquence. Il est cependant établi aujourd’hui que les réactions instinctives immédiates (comme la peur, l’angoisse et l’appréhension) sont des mécanismes plus puissants d’évaluation du danger (…). Si l’évolution nous a conduit, pour survivre, à évaluer le danger en fonction de nos réactions viscérales immédiates, nous sommes démunis lorsque, confronté au réchauffement climatique, nous devons nous fier entièrement à un processus cognitif ».

Tea-Bag – Henning MANKELL, Ed du Seuil, 2007.

            Dans un moment difficile de sa vie d’écrivain, un homme s’engage à explorer celle de migrantes qu’il rencontre pour obtenir d’elles le récit de leur vie et surtout des itinéraires chaotiques qui les ont conduites en Europe du Nord. 

            Mais, de qui est-ce le récit ? Qui sont les auteurs ? Les paroles de ces femmes sont la matière brute d’une œuvre déconcertante par la cruauté des situations qu’elle nous fait découvrir.

L’une d’elles dit : 

            Je crois que personne ne comprend vraiment ce que cela signifie d’être en fuite. Être contraint, à un moment donné, de se lever, de tout quitter et de courir pour la vie. Cette nuit-là, quand je suis partie, j’avais la sensation que toutes mes pensées, tous mes souvenirs, pendouillaient derrière moi comme un cordon ombilical sanguinolent qui refusait de se rompre, alors que j’étais déjà loin du village.  Personne ne peut comprendre ce que c’est – à moins d’avoir été soi-même chassé, contraint de fuir des hommes, ou des armes, ou des ombres qui menacent de tuer. La terreur nue, on ne peut pas la communiquer, on ne peut pas la décrire. Comment expliquer à quelqu’un l’effet que ça fait de courir droit devant soi, en pleine nuit, pourchassé par la mort, la douleur, l’avilissement ?

Qu’est-ce-que l’identité ?

Réponse de Tea-Bag qui invente littéralement le calvaire vécu par son amie Tania :

            La dernière image qu’elle a de son père, c’est quand il a eu la tête arrachée par un éclat de grenade, il ne restait plus qu’elle, ses frères et ses sœurs et sa mère, tous les autres avaient disparu. Ils sont arrivés en Suède à bord d’un ferry qui tremblait comme un animal encagé. Leurs papiers, ils les avaient déchirés et fait disparaître dans la cuvette des WC, parce que le lois non écrites des migrants leur avaient enseigné cela : il est plus difficile de se débarrasser d’une personne sans papiers, plus difficile de la repousser à coups de bâton que quelqu’un qui a encore un nom. C’est allé si loin que les gens qui n’existent pas sont plus vrais que ceux qui refusent d’abandonner leur identité.

            Ainsi le roman devient, comme souvent,  une fiction plus forte, plus intense, plus vraie que le réel supposé qu’elle cherche à décrire…

            Tea-Bag, comme Tania, Leila, Natalia, Tatiana, Inez et bien d’autres,  volent des téléphones, vivent dans des appartements qu’elles squattent et s’inventent de multiples identités, pour survivre à leurs propres cauchemars. 

            Voilà le roman d’un auteur visionnaire des drames qui allaient survenir plus de quinze ans après sa création. 

 

 

LA MÉCANIQUE DES PASSIONS - Alain EHRENBERG, Odile Jacob, 2018.

         Après une séance de remédiation cognitive, un patient souffrant de schizophrénie déclare au psychologue en charge du traitement : « Avant j’étais un handicapé, mais grâce à notre travail, j’espère devenir un handicapable».

         En quelques décennies, les découvertes et les applications dans le domaine des neurosciences cognitives ont été impressionnantes. Dans ce livre brillant et très bien documenté, Alain EHRENBERG en analyse les conséquences pour le monde du soin et pose la question des limites de ce que l’on peut en attendre.

         Deux évolutions technologiques majeures y ont contribué : d’abord les progrès de l’imagerie cérébrale puis, dans un deuxième temps, ceux de la numérisation des données de ces recherches. Le maître mots de ces approches sur le plan thérapeutique est celui de remédiation cognitive pour la prise en charge de certaines pathologies mentales, définies désormais comme un dysfonctionnement des capacités neurocognitives du sujet à s’adapter au monde.

         Dans le cas de la schizophrénie, par exemple, il y aurait 3 catégories de troubles :

- Les troubles neuro cognitifs (attention, mémoire, fonction exécutive)

- Les troubles de la cognition sociale (perception, compréhension émotionnelle, théorie de l’esprit, connaissances sociales)

- Les troubles métacognitifs (la réflexivité, la décentration, l’habileté stratégique)

          Indépendamment de leurs rôles supposés dans la genèse des symptômes, ils sembleraient jouer un rôle important dans les difficultés relationnelles des patients, c’est-à-dire au niveau de leurs interactions sociales. L’acquis conceptuel majeur concerne la capacité du cerveau à se modifier lui-même grâce à la plasticité synaptique.

         Depuis les années 80, ces techniques se sont en effet développées à mesure que les patients psychiatriques lourds se voyaient peu à peu suivis en ambulatoire. Pour le dire simplement, leurs troubles ne sont plus maintenant considérés comme des incapacités mais comme des capacités différentes, une sorte de neuro divergence (dont l’autisme est le meilleur exemple). Ils concernent les circuits cérébraux relatifs au domaine de la cognition, de l’émotion et du comportement. Cette perspective thérapeutique nouvelle s’appuie sur le principe que le cerveau-individu est porteur de la valeur sociale fondamentale de l’autonomie : il se révèle avoir - pour autant que l’on sait le stimuler correctement - la capacité à être l’agent de son propre changement !

       A priori, il pourrait s’agir d’une étape importante dans les stratégies de soin. Mais, les cliniciens ayant travaillé depuis déjà plusieurs années de cette façon nous précisent que :

- Cette approche ne remplace pas la psychothérapie car elle n’intègre ni l’histoire du sujet ni son contexte relationnel familial

- Elle ne remplace pas non plus les traitements médicamenteux qui demeurent indispensables dans les situations de crise, bien qu’elle améliore son adaptabilité, ce qui est parfois décisif pour certains patients.

- D’un point de vue plus général, elle ne prend pas en compte la singularité de la personne (ses motivations, son contexte interpersonnel, etc), ce qui présente le risque potentiel de la faire évoluer vers des objectifs …normatifs.

        Ajoutons à cela que la validité des conceptions neurocognitives reste encore très hypothétique, comme le philosophe Denis FOREST nous le précise à propos des neurones miroirs :

« A ce jour, il n’existe aucune réponse entièrement probante ni unanimement acceptée à la question fondamentale de savoir si l’activation des neurones miroirs est une condition ou une conséquence de la reconnaissance du geste. Autre question en suspens, celle du caractère inné ou acquis des propriétés de ces neurones (l’animal apprend-il à associer perception et exécution en s’observant lui-même ? »

        Tout cela n’empêche pas pourtant que l’étape suivante dans les labos de recherche et les services de soins commence déjà à se profiler : il s’agit de l’arrivée de l’intelligence artificielle :

« Pour les personnes particulièrement dépourvues de compétences relationnelles et sociales, comme les schizophrènes et les autistes, la réalité virtuelle et les robots sociaux offrent des perspectives. Certaines d’entre elles peuvent être étendues aux anxieux et aux dépressifs avec les programmes thérapeutiques informatisés (…). Ces programmes possèdent le double avantage de permettre des entraînements dans des situations proches du monde réel, où il est possible de déployer simultanément différentes modalités d’action, sensorielles, visuelles, etc, et que l’on appelle l’approche multimodale, tout en conservant les avantages du dispositif expérimental pour mesurer simultanément l’activité cognitive (psychologique) et cérébrale. Ils représentent un domaine à la croissance époustouflante : l’informatique émotionnelle (affective computing)».

 Mieux même : le domaine de la thérapie assistée par robot (projet ALIZ-E du 7ème programme cadre européen pour les enfants atteints de troubles autistiques) : « Ils peuvent être conçus pour toute sorte de rôles : attirer l’attention et la maintenir, faciliter l’imitation, stimuler l’attention conjointe, etc. Ils permettent aux enfants d’apprendre en même temps à exprimer leurs émotions et à reconnaitre celles d’autrui».

        Notre société (et donc la communauté des soignants et des patients) s’engage peu à peu dans un paradoxe redoutable : plus on augmente la connaissance sur le fonctionnement du cerveau et le développement de techniques de soin qui s’appuient sur ces connaissances, plus la contextualisation et la connaissance de l’histoire (c’est-à-dire la singularité des personnes) s’imposent pour en comprendre la complexité ! Car, plus les systèmes de communications et d’échanges deviennent omniprésents, plus sa solitude et son identité fragile émerge… comme une évidence.

        Ma seule réserve par rapport au travail d’EHRENBERG concerne le fait qu’à aucun moment (et dans aucun de ses précédents livres) il n’évoque les approches (éco) systémiques pour analyser cette complexité. Ses arguments philosophiques, anthropologiques et sociologiques plaident pourtant en ce sens lorsqu’il dit : « Aucun comportement observable ne peut être compris sans la médiation de codes communs fournissant les principes de la conduite, et donc ceux de l’inconduite, principes qui sont formulés à travers le langage que se donne une société et sans lequel il est impossible d’accéder au sens même du comportement».

        Peut-on penser l’individu sans la globalité ? Ses seules ressources intérieures n’auraient aucun sens s’il n’y avait pas simultanément quelqu’un d’autre pour décupler ses forces, comme la petite Lale nous le montre dans MUSTANG, le superbe film de Deniz Gamze Ergüven. Cette enfant cloitrée avec ses quatre sœurs dans une maison familiale où les adultes veulent les marier suivant la tradition, gagne en effet sa liberté en allant retrouver son institutrice à Istanbul…